„Gueules de bois“
/wood/
Pour qu'il y ait de l'art, pour qu'il ait une action ou une contemplation esthétique quelconque,
une condition psychologique préliminaire est indispensable l'ivresse. Il faut d'abord que l'ivresse ait haussé irritabilité
de toute la machine : autrement l'art est impossible. Toutes les espèces d'ivresse, fussent-elles conditionnées
le plus diversement possible, ont puissance d'art : avant tout l'ivresse de l'excitation sexuelle,
cette forme de l'ivresse la plus ancienne et la plus primitive.
De même l'ivresse qui accompagne tous les grands désirs, toutes les grandes émotions;
l'ivresse de la fête, de la lutte, de l'acte de bravoure, de la victoire, de tous les mouvements extrêmes,
l'ivresse de la cruauté ; l'ivresse de la destruction, l'ivresse sous certaines influences météorologiques,
par exemple l'ivresse du printemps, ou bien sous l'influence des narcotiques ; enfin l'ivresse de la volonté ;
l'ivresse d'une volonté accumulée et dilatée.- L'essentiel dans l'ivresse c'est le sentiment
de la force accrue et de la plénitude. Sous l'empire de ce sentiment on s'abandonne aux choses,
on les force à prendre de nous, on les viole, - on appelle ce processus : idéaliser.
Débarrassons-nous ici d'un préjugé : idéaliser ne consiste pas, comme on le croit généralement, en une déduction, et une soustraction de ce qui est petit et accessoire.
Ce qu'il y a de décisif c'est au contraire, une formidable érosion des traits principaux, en sorte que les autres traits disparaissent.